« Une traque assumée »… Comment les sites de paris sportifs continuent de chasser les gagnants en toute impunité

Published 5 hours ago
Source: 20minutes.fr
« Une traque assumée »… Comment les sites de paris sportifs continuent de chasser les gagnants en toute impunité
<p>« Si tu es un joueur gagnant, ne joue pas sur Winamax. Et si tu es un joueur perdant, ne joue pas tout court. » C’est par ce conseil avisé qu’un spécialiste des paris sportifs conclut l’une de ses dernières vidéos <a href="https://www.youtube.com/watch?v=AHA850LTj80">YouTube</a>, dans laquelle il dénonce une « énorme escroquerie » de la part des opérateurs de paris en ligne, qui mèneraient selon lui une chasse méthodique et organisée aux joueurs gagnants, les « sharks » (les « requins »), comme ils sont surnommés dans le monde merveilleux du pronostic sportif.</p><p>Mais il n’est pas le seul à dénoncer les abus d’un secteur qui s’apparente selon un autre parieur à « une véritable mafia » jamais rassasiée, malgré <a href="https://www.liberation.fr/societe/paris-sportifs-comment-les-operateurs-bloquent-les-joueurs-gagnants-20210702_JXZMB4C2NNA4JP72GJHDXZQXTU/?redirected=1">les révélations médiatiques</a> et les mises en garde publiques depuis plusieurs années. Ils sont aujourd’hui des centaines à alerter sur les réseaux sociaux contre les pratiques douteuses des bookmakers agréés par l’Autorité nationale des Jeux (ANJ), dont les mastodontes (Winamax, Unibet, Betclic,...) se partagent le juteux marché, ne laissant que des miettes aux petits gobies comme Betsson ou Ze Turf.</p><h2>« Strictement rien n’a changé depuis »</h2><p>Ancien trader chez Unibet de 2012 à 2017, Sébastien Jung faisait partie de ceux qui devaient traquer les joueurs gagnants, ceux qui ne misent pas au petit bonheur la chance en enchaînant des combinés invraisemblables mais qui repèrent les erreurs de cotations des opérateurs ou ne misent que sur des marchés de niche, dont ils maîtrisent les analyses statistiques. Tout cela étant parfaitement légal, il est bon de le rappeler. Une précision s’impose ici : par « joueurs gagnants », on entend ceux qui empochent 1.000 euros ou plus par an et qui ne représentent que 1 % de la population totale des joueurs.</p><p>S’il a depuis quitté le métier, dégoûté par les pratiques de ce milieu « sans foi, ni loi », il a gardé de nombreux contacts en interne et assure que « strictement rien n’a changé depuis ». Heureux d’intégrer un opérateur, lui, le mordu de sport et de paris sportifs, Sébastien Jung a vite déchanté quand il s’est retrouvé à devoir jouer les détectives privés pour jauger de « la dangerosité des joueurs pour l’entreprise », grâce aux milliers d’informations récoltées en temps réel (statistiques de jeu, montant des mises, nombre de paris gagnés, de paris perdus, sport préféré, etc) par les logiciels utilisés par les traders.</p><p>« Ethiquement, ça ne me plaisait pas. J’ai essayé de me battre un peu de l’intérieur contre ce système mais mon chef disait que vu que tout le monde le fait, il ne voyait pas pourquoi on ne le ferait pas aussi », souffle-t-il. « Notre boulot c’était de filtrer les “sharks”. On prenait les 400 meilleurs joueurs du mois, et on mettait des annotations : “lui, il faut le limiter dans ses mises, c’est un joueur dangereux”, “lui, on augmente son plafond de mise car il joue n’importe comment et ne fait que perdre” », décrit Jung.</p><figure><blockquote class="twitter-tweet" align="center" data-lang="fr_FR"><p lang="fr" dir="ltr">Bonjour <a href="https://twitter.com/WinamaxSport?ref_src=twsrc%5Etfw">@WinamaxSport</a> j’ai un retrait de 6 957,67€ en attente depuis 1 mois, savez vous quand est ce que je recevrais l’argent svp ?<a href="https://twitter.com/el_libro01?ref_src=twsrc%5Etfw">@el_libro01</a> <a href="https://twitter.com/BetClem_?ref_src=twsrc%5Etfw">@BetClem_</a> <a href="https://twitter.com/NEXENPRONOS?ref_src=twsrc%5Etfw">@NEXENPRONOS</a> <a href="https://t.co/awb7KUPBN3">pic.twitter.com/awb7KUPBN3</a></p>&mdash; Tots 🇵🇹 (@gzxx7_) <a href="https://twitter.com/gzxx7_/status/2012637222818775119?ref_src=twsrc%5Etfw">January 17, 2026</a></blockquote> <script async src="https://platform.twitter.com/widgets.js" charset="utf-8"></script> </figure><p>L’ancien trader parle d’un « système de surveillance et de traque bien établi et assumé en interne », loin d’être une pratique isolée ou ponctuelle. C’est aussi l’avis de l’avocat Me Matthieu Escande, la terreur des opérateurs de paris sportifs qu’il combat depuis quinze ans sur le terrain judiciaire : « c’est un système organisé, tous les opérateurs pratiquent le profilage, que ce soit avec des drapeaux de couleur ou avec des lettres. »</p><h2>La chasse aux requins</h2><p>L’avocat fait ici référence à ces petits codes qu’utilisent les bookmakers pour séparer le bon grain de l’ivraie. « Winamax fonctionne avec des lettres, de A à E. Nous, on fonctionnait par couleurs : bleu, vert, rouge, décrypte Jung. Notre outil informatique suivait en temps réel toutes les mises de tous les parieurs, leurs noms s’affichent d’une couleur différente en fonction de leur dangerosité. Vert, ça se passe bien, le gars est un &#x27;&#x27;pigeon&#x27;&#x27;, rouge le monsieur se débrouille bien, il faut agir. »</p><p>Les traders disposent alors de tout un arsenal de mesures restrictives pour faire comprendre au parieur ciblé qu’il n’est pas le bienvenu chez eux. De la limitation de mises, au blocage pur et simple du pari en passant par la fermeture temporaire du compte, ou encore le blocage ou le retard des versements des gains, les opérateurs ne manquent pas d’ingéniosité pour botter les fesses de ces salauds de joueurs qui ont le toupet de gagner. « On peut même choisir dans quel sport on va limiter tel ou tel joueur. Si le gars est bon sur la Ligue 1, il ne pourra plus miser au-delà de 1 euro, avec des chances de gains ridicules », confie Sébastien Jung.</p><p>« Moi, ils m’ont uniquement limité sur les performances de joueurs en NBA vu que je me débrouillais bien dans ce domaine. Par contre sur le match de Manchester City le dimanche, je pouvais poser 5.000 euros, tranquille. J’étais catégorisé comme gagnant NBA, pour le reste il n’y avait aucun problème pour eux ! », nous raconte Théo, l’un de ces gagnants en lutte pour avoir le droit de jouer. Les raisons invoquées sont toujours les mêmes et vont, selon les cas, de la suspicion de fraude à la protection des joueurs contre eux-mêmes.</p><h2>Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup</h2><p>Le problème étant que les opérateurs s’appuient sur des conditions générales d’utilisation - mais si, vous savez, ces textes de 150 pages écrits en petit et que personne ne lit - lesquelles sont taillées sur mesure pour être le plus floues possibles et permettre à celui qui les rédige de les interpréter en sa faveur quand il le souhaite. « Les opérateurs détiennent le monopole du marché des paris sportifs, ils peuvent donc se permettre d’être suffisamment flou dans leurs CGU afin d’interpréter telle ou telle clause en fonction de leurs intérêts », admet Me Léo Bernard, avocat en droit des affaires chez Haas.</p><p>Et tant pis s’ils franchissent le mur de l’illégalité. « C’est complètement illégal, avance l’ancien trader d’Unibet. Si un opérateur est capable d’accepter une mise à un client, il doit être capable de pouvoir l’accepter en des temps relativement semblables à tous ses clients. Sinon, c’est comme si vous alliez à la caisse au supermarché, on vous laisse acheter cinq paquets de chips mais on le refuse à une autre personne au prétexte qu’on s’inquiète pour sa santé. »</p><p>Que pense le régulateur de tout ça ? Grégoire Dufay, le directeur de l’offre de jeux à l’ANJ, ne croit pas à la théorie de la traque généralisée. « On n’a pas de témoignages plus précis que ça sur les limitations », dit-il dans un premier temps, avant de concéder qu&#x27;« il serait prétentieux de dire que ça n’existe plus, mais il nous semble que ça a beaucoup diminué ».</p><p>Ce n’est pas flagrant au premier coup d’œil. Dans <a href="https://chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://anj.fr/sites/default/files/2024-05/Rapport%20annuel%20m%C3%A9diation%202023.pdf">son dernier rapport daté de 2023</a>, L’ANJ et le médiateur des jeux écrivaient d’ailleurs noir sur blanc que « les opérateurs s’affranchissent des règles rappelées par l’ANJ […] en limitant les mises de joueurs dont ils considèrent que les pratiques de jeu représentent un risque financier pour l’opérateur ».</p><figure><img src="https://img.20mn.fr/fUln8NauQ0mO5SnJ6V1KwSk/960x0_media.jpg" alt="null"></figure><p>Si l’autorité de régulation assure avoir réglé dès 2021 les problèmes des conditions générales d’utilisations et, comme le dit le rapport, « permis la suppression de diverses clauses, pour certaines illicites pour d’autres ambiguës », cela reste encore bien théorique. « Les professionnels commencent réellement à s’intéresser à leurs obligations uniquement quand les premières sanctions du régulateur tombent », sourit Léo Bernad.</p><h2>L’ANJ n’a pas de pouvoir de justice</h2><p>L’ANJ ne reste pas les bras croisés pour autant et propose aux parieurs qui s’estimeraient floués d’engager une médiation pour tenter de trouver un terrain d’entente avec les opérateurs. Mais, de l’avis de la totalité des gens que nous avons contactés, ces procédures ne mènent à rien puisque les bookmakers… ne sont pas tenus de participer à la médiation. On ne compte plus le nombre d’itérations « refus de l’opérateur » dans le rapport d’activité du médiateur en 2023.</p><p>Si l’ANJ se targue de trouver un terrain d’entente « dans 50 % des cas » (sur environ 700 dossiers traités en 2025), cela concerne la plupart du temps de petits litiges sans gravité, le parieur méconnaissant parfois mal les règles de base des paris sportifs. Mais dans les cas plus épineux, le médiateur n’a aucun pouvoir pour contraindre les opérateurs à respecter les règles élémentaires et le cadre légal.</p><p>Dans son rapport, le médiateur des Jeux ne s’en cache pas, « le taux très bas d’acceptation des propositions du médiateur par les opérateurs contraste avec ceux constatés par la plupart des médiateurs. Il s’explique à la fois par la dimension très conflictuelle des litiges […] mais aussi par une culture des opérateurs faisant une faible part à une culture du compromis voire à la prise en compte d’arguments de droit. » CQFD. En dernier recours, les parieurs n’ont plus qu’une solution : se tourner vers les tribunaux.</p><h2>Les opérateurs et l’asphyxie financière des parieurs</h2><p>C’est le choix que font de plus en plus de parieurs lésés, fatigués de hurler dans le désert. Et pas seulement les fameux gagnants dont on parle depuis le début, comme vous allez le voir avec le cas de ce joueur amateur qui, un jour de veine hallucinante, a passé un combiné de l’espace et remporté pas loin de 400.000 euros. Winamax <a href="https://www.20minutes.fr/justice/4168420-20250818-paris-ligne-winamax-perd-proces-va-devoir-verser-400-000-euros-joueur#:~:text=Winamax%20a%20r%C3%A9cemment%20%C3%A9t%C3%A9%20condamn%C3%A9,rapporte%20Le%20Parisien%20ce%20dimanche.">refuse de lui verser son dû</a>, prétextant une fraude et assurant que le joueur avait enfreint les règles en pariant sur des événements en direct auxquels il assistait sur place, ce qui est strictement interdit. Problème, le petit veinard avait misé sur des matchs aux quatre coins du monde se déroulant sensiblement au même moment.</p><p>A moins d’avoir le don d’ubiquité ou des complices sur place, ce que Winamax n’a jamais réussi à prouver, notre homme ne pouvait donc pas être présent à deux endroits à la fois. Si le juge lui a donné et a sommé Winmax de payer, le bookmaker a fait appel de cette décision et qu’importe s’il a peu de chance d’avoir gain de cause au bout du compte. Pourquoi alors s’obstiner ? « C’est une stratégie pour montrer aux futurs plaignants ce qui les attend s’ils décident de se lancer dans une procédure aussi lourde, avance Me Bernard. C’est une manière d’envoyer un message. » Et la plupart du temps, cela fonctionne.</p><p>« Ils savent très bien que pour des litiges à 200, 500 ou 1.000 euros, tu ne vas pas aller payer un avocat et te lancer dans une procédure éprouvante qui risque de prendre du temps », souffle Théo. « Leur stratégie c’est de tabler sur l’asphyxie financière des joueurs, assure Sébastien Jung. On fait durer une procédure par tous les moyens afin que le parieur paye, paye, paye et qu’il finisse au bout d’un moment par lâcher l’affaire. » Sans compter qu’il n’est jamais simple d’envisager de s’attaquer à ces mastodontes du marché. « Il y a un réflexe de se dire “de toute façon comment je peux battre Winamax ou Betclic ?”, confirme Théo. Ils sont hyper puissants et ils ont de super avocats, c’est perdu d’avance ».</p><h2>« L’ANJ ne leur fait absolument pas peur »</h2><p>Si les bookmakers utilisent volontiers le bâton judiciaire pour décourager les plus motivés, ils brandissent aussi parfois la carotte en coulisses. Sébastien Jung : « Je suis en procès contre Betclic et ils ont essayé d’acheter mon silence. Mais leur argent, je m’en fous. Je veux qu’on parle publiquement de tout ce qui est jeu pathologique, paris en communauté, limitations de mises. Si on accepte de se faire acheter, il n’y aura jamais de jurisprudence sur ce sujet et ils pourront continuer leurs pratiques illégales en toute impunité. »</p><p>Ce sentiment d’impunité, nourri par un Etat conciliant qui ramasse le fruit des taxes tout en continuant de détourner le regard pour tout le reste, et un régulateur qui manque de moyens financiers et humains, n’est pas prêt de disparaître. « L’ANJ ne leur fait absolument pas peur, se désole Théo, le winner banni des sites de paris. A l’époque, c’est limite si les mecs du service client ne me riaient pas au nez quand je menaçais de les dénoncer au régulateur, “il n’y a pas de soucis, faites un dossier ANJ”… ». Aucun opérateur n’a souhaité donner suite à nos nombreuses demandes d’entretien.</p>