Interdiction des réseaux sociaux aux ados : « 15 ans, c’est le minimum ! » Des parents d’enfants victimes témoignent

Published 3 hours ago
Source: 20minutes.fr
Interdiction des réseaux sociaux aux ados : « 15 ans, c’est le minimum ! » Des parents d’enfants victimes témoignent
<p>« Nous avons nagé dans le bonheur pendant des années. Penelope rayonnait, elle était joyeuse. En Seconde on a découvert qu’elle se scarifiait, ce fut le début de la descente aux enfers. Progressivement elle s’est repliée sur elle-même, jusqu’à ce jour de février 2024, où elle a profité de notre absence pour se pendre dans sa chambre. Nous avons eu accès à son ordinateur, et c’est là qu’on s’est rendu compte dans quel univers numérique elle vivait, avec TikTok, poussant au suicide. Ils sont très hypocrites, ils disent qu’ils contrôlent, mais ils ne contrôlent rien. »</p><p>Des témoignages comme celui d’Arnaud, le père de Pénélope, sont de plus en plus nombreux. De partout, des voix s’élèvent pour pointer du doigt les réseaux sociaux, où pullulent des défis dangereux, des conseils pour maigrir voire arrêter de manger, de la violence, de la pornographie et du sexisme le plus crasse, tandis que les scientifiques alertent sur leurs effets. C’est pour faire barrage à cette hécatombe que l’Assemblée nationale doit examiner le 26 janvier prochain la proposition de loi déposée par la députée Laure Miller (Renaissance), <a href="https://www.20minutes.fr/societe/4172412-20250911-commission-parlementaire-tiktok-demande-interdiction-moins-15-ans">qui veut interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans</a>. Un projet de loi du gouvernement, qui comporte la même idée, doit être également examiné prochainement.</p><h2>L’effet « terrier de lapin »</h2><p>Parmi ces réseaux sociaux, une plateforme est plus particulièrement montrée du doigt : TikTok, utilisé quotidiennement par 40 % des 11-17 ans, et même chez la moitié des 15-24 ans. Là, les adolescents et adolescentes peuvent encore plus vite être emportées dans un circuit fermé de contenus négatifs, qu’on appelle l’effet « terrier de lapin ». Un <a href="https://www.amnesty.org/fr/documents/pol40/7350/2023/fr/">rapport de l’ONG Amnesty International</a>, publié en novembre 2023, a montré qu’une vidéo montrant un garçon en état de détresse, et accompagnée du hashtag « #depresionanxiety » (« dépression anxiété ») avait été suggérée à un utilisateur en seulement 67 secondes de défilement. À partir de 12 minutes de défilement, 58 % des publications recommandées avaient un rapport avec l’anxiété, la dépression, l’automutilation ou le fait de mettre fin à ses jours.</p><p>Avant sa mort, Pénélope était inondée de vidéos expliquant comment réussir son suicide, ou en rapport avec la scarification, explique son père, Arnaud. Sa famille nous a envoyé des captures d’écran de vidéos qu’elle regardait, parmi lesquelles la chanson <em>Dernière tentative</em>, dont le nom est relativement explicite et les paroles encore plus : « J’ai voulu me faire sauter la cervelle/Ou sauter du toit de mon bâtiment dans le silence/Ouvre-moi les veines/Ou je me shoote aux médicaments. »</p><h2>Des vidéos incitant au suicide ou à se scarifier</h2><p>Pour comprendre ce qui est arrivé à leur fille, les parents de Pénélope se sont plongés dans la plateforme. Ils ont découvert que le réseau social, qui autrefois affichait des messages de prévention aux personnes qui cherchaient « suicide » dans la barre de recherche, laisse désormais proliférer des contenus problématiques via des mots ou émojis codés, mais connus de milliers d’utilisateurs et utilisatrices. C’est ainsi que l’émoji zèbre renvoie vers un océan de vidéos parlant de la scarification, ou que les résultats de recherches effectuées avec le drapeau suisse regorgent de témoignages sur le suicide, comme a pu le vérifier<em> 20 Minutes.</em></p><p>« Les jeunes rejoignent des communautés sur le suicide comme on rejoint une communauté sur la cuisine. Comme c’est TikTok, il y a un aspect de jeu, quasi glamour. Mais une fois dedans, ils sont piégés par la dynamique de l’outil », commente Laure Boutron-Marmion, avocate qui accompagne plusieurs familles de victimes dans le cadre du collectif Algos victima.</p><h2>Un enfant d’à peine 12 ans</h2><p>Le plus souvent, les réseaux sociaux ne suffisent pas à provoquer la mort d’un enfant par suicide, mais ils la favorisent, ou l’accélèrent, expliquent les experts et expertes. « Notre fille était dépressive, ce n’est pas TikTok qui l’a tuée, mais ce réseau social l’a enfoncée », rapporte la mère de Pénélope. Les histoires des familles suivies par Laure Boutron-Marmion offrent beaucoup de similarités : « Des familles m’envoyaient sans se consulter les mêmes contenus ou relevant de la même dynamique », explique-t-elle.</p><p>Un témoignage a cependant particulièrement marqué l’avocate, celui d’une famille d’un enfant d’à peine 12 ans, qui n’avait selon elle aucune raison de se sentir mal. Cinq mois plus tard, l’enfant se pendait dans sa chambre, sans que rien ne le préfigure. L’avocate en est sortie ébranlée : « Je me suis demandée quelle était cette dynamique si puissante qu’elle pouvait broyer quelqu’un qui va très bien. »</p><h2>Un millier d’études confirme leur nocivité</h2><p>Grandir dans une famille attentive aux écrans ne protège pas forcément. « Chez nous, à 21h30, nos enfants nous restituent la tablette. Nous avions mis des contrôles parentaux, nous avons toujours discuté avec eux des risques. Mais nous ne pouvions imaginer une seule seconde que son TikTok était un tel univers ». « Même dans des foyers qui contrôlent les usages, on se retrouve avec des jeunes qui souffrent de cette utilisation », confirme Laure Boutron-Marmion.</p><p>D’après l’Agence française de sécurité sanitaire, qui a synthétisé pendant cinq ans le fruit de plus d’un millier d’études, <a href="https://www.20minutes.fr/high-tech/by-the-web/4195748-20260113-reseaux-sociaux-mettent-sante-mentale-jeunes-danger-particuliere-celle-filles">l’usage des réseaux sociaux nuit à la santé mentale des adolescents</a>. Les effets négatifs des réseaux sociaux, récemment proscrits aux moins de 16 ans en Australie, sont « nombreux » et « documentés », affirme l’Anses.</p><p>Malgré les alertes depuis plusieurs années, rien n’a changé. « Le système économique des plateformes trouve un intérêt financier à mettre en danger les mineurs par un design algorithmique dangereux et une absence de modération », <a href="https://www.20minutes.fr/high-tech/by-the-web/4186884-20251121-face-desastre-sanitaire-laure-miller-depose-loi-interdire-reseaux-sociaux-moins-15-ans">dénonce le rapport publié en septembre dernier de la députée Laure Miller</a>.</p><h2>« Votez cette loi »</h2><p><a href="https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/01/13/le-conseil-d-etat-fragilise-l-interdiction-des-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans_6662048_4408996.html">Remaniée </a>après<a href="https://www.conseil-etat.fr/avis-consultatifs/derniers-avis-rendus/a-l-assemblee-nationale-et-au-senat/avis-sur-une-proposition-de-loi-visant-a-proteger-les-mineurs-des-risques-auxquels-les-expose-l-utilisation-des-reseaux-sociaux"> l’avis du Conseil d’Etat</a>, la proposition de loi de la députée veut interdire aux mineurs de moins de quinze ans « d’accéder à un service » de réseaux sociaux. Autrement dit, dans l’état actuel du droit européen, la France ne peut pas imposer de nouvelles obligations aux plateformes. Mais ces dernières devront tout de même, selon la députée, faire en sorte que l’interdiction soit respectée, en supprimant les comptes de mineurs. Par ailleurs, seuls les réseaux sociaux jugés dangereux, mentionnés dans une liste que devra établir l’Arcom, seront interdits. Les autres plateformes, comme Youtube, seraient soumises à une autorisation parentale.</p><p>Alors que l’interdiction<a href="https://www.20minutes.fr/societe/4196830-20260119-reseaux-sociaux-possible-interdiction-jeunes-fait-debat-chez-chercheurs"> fait débat dans le monde de la recherche</a>, chez les politiques, les spécialistes de l’éducation et <a href="https://www.20minutes.fr/societe/4157950-20250611-interdire-reseaux-sociaux-moins-15-ans-voila-pensent-principaux-interesses-ados">chez les adolescentes et adolescents eux-mêmes</a>, Laure Boutron-Marmion, qui porte la parole de plusieurs familles de victimes, estime, quant à elle, que la limite de 15 ans est un « minimum syndical ». Arnaud espère lui aussi que la proposition de loi sera adoptée. « Cela aidera les parents démunis. Ils pourront utiliser la loi pour freiner leurs enfants. Il faut que les députés comprennent qu’on n’est pas dans une bataille partisane. Aujourd’hui on a d’un côté des milliers d’ados qui ne vont pas bien et de l’autre un prédateur, et il n’y a pas de règle, pas de loi, il n’y a rien qui se passe », affirme-t-il, exhortant directement le législateur : « Votez cette loi, car si vous même vous aviez vécu ce qu’on a vécu, vous aimeriez que l’Etat s’en empare. »</p>