Roubaix : Un livreur Amazon a-t-il été licencié et condamné à 10 ans de prison pour avoir sauvé une passante agressée ?

Published 2 days ago
Source: 20minutes.fr
Roubaix : Un livreur Amazon a-t-il été licencié et condamné à 10 ans de prison pour avoir sauvé une passante agressée ?
<p>Scandale judiciaire à Roubaix ? C’est le récit fait par deux vidéos de la chaîne TikTok « Tekamecplace », vues par plus de deux millions d’internautes.</p><p><a href="https://www.tiktok.com/@tekamecplace/video/7586675300596026645">La première</a> explique qu’un livreur Amazon (surnommé « Le Ness ») a sauvé la vie d’une femme victime d’une agression en pleine rue. Malgré cet acte héroïque attesté, nous dit-on, par plusieurs témoins, celle-ci se serait retournée contre lui, portant plainte pour « comportement inapproprié » (sans autre précision). En conséquence, l’homme aurait été licencié par la multinationale, puis arrêté.</p><p>Le récit se poursuit dans <a href="https://www.tiktok.com/@tekamecplace/video/7587002419784207636">un second contenu</a> (posté le lendemain), qui affirme que le jeune homme, déjà sous le coup d’un sursis (on ignore pour quel crime ou délit), aurait écopé d’une peine de 10 ans de prison ferme.</p><p>Accompagnées d’images filmées lors du procès, ces deux vidéos mentionnent une vive polémique sur les réseaux sociaux (et font elles-mêmes l’objet de nombreux commentaires prenant parti pour ou contre « Le Ness »).</p><p>Sur la chaîne « Tekamec2000 » (dont le nom suggère qu’elle a le même auteur que la première), d’autres posts reprennent ce narratif avec quelques variantes. Dans <a href="https://www.tiktok.com/@tekamec200/video/7587122684497120534">ce contenu</a> consulté par 97.000 personnes, on apprend que « Le Ness » aurait finalement été « libéré grâce à son avocat », et ce à peine 24 heures après l’annonce de sa condamnation. En arrière-plan, il prononce des paroles incompréhensibles. <a href="https://www.tiktok.com/@tekamec200/video/7587427269107371286">Ici</a> (27.000 vues), il est <a href="https://www.20minutes.fr/societe/langue_francaise/4031627-20230412-cense-sense-difference">censé</a> « s’exprimer » sur sa mésaventure, mais ce qu’il raconte n’a quasiment aucun sens. <a href="https://www.tiktok.com/@tekamec200/video/7588242755650948374">Là</a> (21.000 vues), il est censé « clasher » la femme qui l’a poursuivi en justice, mais on n’a droit qu’à un texte de rap… qui n’a rien à voir avec la situation évoquée.</p><p>Au milieu d’autres vidéos tout aussi absurdes, seule <a href="https://www.tiktok.com/@tekamec200/video/7587531926215478550">celle-ci</a> (266.000 vues) est intelligible. Face caméra, « Le Ness » raconte enfin en termes à peu près clairs ce qu’il lui est arrivé, expliquant que la femme a porté plainte contre lui parce qu’elle connaissait son agresseur et conseillant aux internautes de ne pas faire la même erreur que lui, à savoir « défendre des gens que vous connaissez pas ».</p><figure><img src="https://img.20mn.fr/EQkIDXo7RSWfaA3ZsduIpik/960x0_media.jpg" alt="[object Object]"></figure><p>Tout ça vous semble un peu confus ? À nous aussi. Et si on essayait de vérifier ?</p><h2>FAKE OFF</h2><p>En faisant quelques recherches, <em>20 Minutes</em> a retrouvé « Le Ness ». Ce « surnom » n’en est en fait pas un : c’est le nom de scène officiel d’un rappeur présent sur <a href="https://www.youtube.com/channel/UCC553W0uTLkoEnnialDdkPg">YouTube</a>, <a href="https://www.instagram.com/lenessofficiel/?hl=en">Instagram</a> et <a href="https://www.tiktok.com/@lenesstiktok">TikTok</a>, ainsi que sur <a href="https://distrokid.com/hyperfollow/leness/travail">les sites de streaming</a>.</p><p>Pour avoir le fin mot de l’histoire, nous l’avons contacté via TikTok et par e-mail : en cas de réponse, cet article sera mis à jour. En attendant, essayons de voir si ce récit tient debout.</p><h2>Ce qui colle… et ce qui ne colle pas</h2><p>Dans <a href="https://www.tiktok.com/@lenesstiktok/video/7561400267187424534">cette vidéo</a>, Le Ness explique bien être livreur salarié (mais sans préciser pour quel employeur). Par contre, son compte Instagram le situe entre Toulouse et Alger : aucune mention de Roubaix.</p><p>Étrangement, le rappeur n’évoque nulle part les démêlés judiciaires dont il ferait l’objet. Évidemment, cela ne prouve rien : cet incident étant sans rapport avec sa carrière musicale, il ne souhaite peut-être pas exposer sa vie privée. Pourtant, plusieurs autres vidéos abordent des éléments biographiques sans lien avec son travail artistique : curieux, donc, qu’il ne parle jamais de sa mésaventure.</p><p>Plus troublant encore : en dehors de nos deux comptes TikTok, absolument aucun média, que ce soit à Roubaix, à Toulouse ou ailleurs, ne s’est fait l’écho de ces événements. Aucune trace non plus d’autres contenus à ce sujet sur les réseaux sociaux, alors qu’on nous dit bien que l’affaire y a fait le buzz, créant la polémique et « choquant » de nombreux internautes.</p><h2>Ce qui ne tient pas debout</h2><p>Faute d’éléments probants sur les comptes de Le Ness, revenons aux vidéos qui nous préoccupent. Celles-ci, en effet, comportent quelques détails troublants.</p><p>D’abord, les contenus de la chaîne « Tekamecplace » : tous deux démarrent par des images du procès. Dans la première, un homme, dont il est difficile de déterminer s’il s’agit d’un juge ou d’un avocat, reproche à une femme de « faire un procès » à un homme qui lui a « sauvé la vie ». Dans la seconde, une juge prononce la peine de 10 ans ferme. En réaction, Le Ness devient hystérique, invoquant Allah et hurlant qu’il n’a « rien fait » avant d’être maîtrisé par un policier. Si ces images posent problème, c’est parce que la captation et la diffusion des audiences judiciaires, quoique autorisées par la loi française <a href="https://www.20minutes.fr/justice/3261551-20220330-reforme-justice-bientot-audiences-filmees-tribunaux-donner-voir-justice-quotidien">depuis 2021</a>, sont soumises à des règles strictes. D’une part, elles doivent présenter un intérêt public « d’ordre pédagogique, informatif, culturel ou scientifique ». D’autre part, la diffusion ne peut avoir lieu qu’une fois l’affaire définitivement jugée, c’est-à-dire après une éventuelle procédure d’appel. Tout suggère que les extraits que l’on trouve sur TikTok ont été générés par une IA, puisque le « feuilleton » nous est présenté comme ayant lieu en temps réel.</p><p>On s’interroge aussi sur la nature du « comportement inapproprié » reproché à Le Ness qui, en sus d’être formulé de manière plus que vague, semble incompatible avec une peine de 10 ans de prison ferme, et ce même en cas de sursis. L’invocation dudit sursis n’explique d’ailleurs pas grand-chose : ce type de condamnation est réservé à des crimes graves – homicide, viol aggravé, trafic de stupéfiants en bande organisée, terrorisme, etc. – pour lesquels le sursis n’est habituellement pas accordé.</p><p>Lorsque l’on compare les contenus de « Tekamecplace » avec ceux de « Tekamec2000 », la crédibilité du récit s’effrite d’autant plus : à peine 24 heures séparent le verdict de la « libération grâce à son avocat ». Une <a href="https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F1384">procédure d’appel</a> ne peut aboutir en 24 heures, et si certaines condamnations peuvent être assorties d’un <a href="https://www.legifrance.gouv.fr/codes/section_lc/LEGITEXT000006071154/LEGISCTA000034309307/">mandat de dépôt (c’est-à-dire une incarcération) à effet différé</a>, c’est peu vraisemblable en cas de peine aussi sévère. Reste la possibilité d’une annulation du verdict pour <a href="https://www.legifrance.gouv.fr/codes/section_lc/LEGITEXT000006070716/LEGISCTA000006165181/">vice de procédure grave</a>, mais là encore, le délai semble extraordinaire. Dans tous les cas, le flou abyssal des formulations suggère plutôt la vision enfantine d’une justice « arbitraire et magique » typique des fake news TikTok (comme <a href="https://www.20minutes.fr/societe/4180983-20251027-eleve-marseillais-trouve-730-000-euros-argent-drogue-lycee">ici</a> ou <a href="https://www.20minutes.fr/societe/4189719-20251208-senegalais-arrete-aeroport-charles-gaulle-parce-transportait-objets-sorcier">là</a>).</p><p>Que faire, enfin, des différents témoignages de l’intéressé proposés par « Tekamec2000 » ? Comme nous l’avons vu, la plupart n’ont aucun sens ou sont sans rapport avec l’affaire. À une exception près, certes : celle où Le Ness fait un récit cohérent de ce qu’il a subi. Compte tenu des invraisemblances de l’ensemble, il paraît toutefois prudent d’émettre l’hypothèse d’un deepfake conçu à partir des contenus du rappeur. En 2025, il est facile de <a href="https://www.20minutes.fr/societe/4173756-20250917-epouse-charlie-kirk-publie-video-annoncant-epouserait-jamais-personne-autre">faire dire ce qu’on veut à qui on veut à l’aide d’une IA</a>.</p><h2>Conclusion provisoire</h2><p>En attendant une éventuelle réaction de Le Ness, seul à même de faire la lumière sur cette affaire, tout concorde pour conclure à une infox éhontée.</p>