Comment les Corses de la « Brise de mer » ont dévalisé la banque UBS de Genève

Published 2 hours ago
Source: 20minutes.fr
Comment les Corses de la « Brise de mer » ont dévalisé la banque UBS de Genève
<p>En ce début de printemps 1990, un vent de banditisme corse souffle sur <a href="https://www.20minutes.fr/dossier/geneve">Genève</a>. Le dimanche 25 mars, au petit matin, cinq malfaiteurs armés pénètrent sans effraction dans <a href="https://www.20minutes.fr/economie/4174704-20250923-banque-ubs-va-payer-835-millions-euros-france-apres-litige">une agence de l’UBS</a>, située dans le passage des Lions. Ils maîtrisent les deux gardiens, neutralisent les alarmes avec une facilité déconcertante, et pillent les coffres sans laisser d’empreinte. Le commando emporte 220 kg de billets, 31,4 millions de francs suisses, soit environ 20 millions d’euros. Les truands prennent ensuite la fuite à bord de deux voitures immatriculées en France. L’alerte est donnée vers 9h38 lorsque deux employés de la banque aperçoivent, derrière la porte vitrée de l’entrée du personnel, un gardien bâillonné.</p><p>Lorsque les policiers pénètrent sur les lieux, ils découvrent quatre hommes menottés, le visage recouvert de scotch, dont un concierge et un manutentionnaire qui venait mettre les pendules à l’heure d’été. Des dizaines de coffres ont été ouverts dans le secteur des valeurs étrangères de la banque. Mais les voleurs n’ont même pas emporté tout l’argent qui s’y trouvait, et des liasses de billets jonchent le sol. Les enquêteurs constatent qu’ils étaient bien renseignés : ils connaissaient les combinaisons des coffres et savaient où se trouvaient les clefs pour les ouvrir. Pour eux, il ne fait aucun doute qu’ils ont bénéficié d’une complicité interne.</p><figure><iframe title="Le braquage du train postal Glasgow-Londres, l’un des casses les plus célèbres de l’histoire" width="100%" height="100%" src="https://www.ultimedia.com/deliver/generic/iframe/mdtk/01357940/zone/1/src/3smzpp3/showtitle/1/" frameborder="0" scrolling="no" marginwidth="0" marginheight="0" hspace="0" vspace="0" webkitallowfullscreen="true" mozallowfullscreen="true" allowfullscreen="true" allow="autoplay" referrerpolicy="no-referrer-when-downgrade"></iframe></figure><h2>« On a tous été lésés »</h2><p>L’UBS promet une récompense de 3 millions de francs suisse en échange de tout renseignement permettant aux policiers d’identifier et de retrouver les auteurs du casse. Et ça marche. La banque reçoit l’appel d’un certain Georges, un riche entrepreneur niçois, qui communique le nom du cerveau de l’affaire. Il s’agit d’un certain Michel Ferrari, un professeur de sport marié avec la secrétaire de direction de l’agence. Le 29 mai, il est interpellé par la police en sortant d’une cabine téléphonique. L’homme passe rapidement aux aveux. Il explique avoir été aidé par deux complices : Laurent, un ami qui travaille aussi à l’UBS, et Sébastien, un des vigiles de l’établissement bancaire.</p><p>Michel Ferrari a fait fortune dans les années 1980 en faisant passer en douce des valises pleines d’or et de billets entre la France et la Suisse. Mais petit à petit, son activité se fait moins lucrative. L’idée lui vient alors de cambrioler l’agence UBS dans laquelle travaille son épouse. Son ami Laurent lui a en effet signalé la faiblesse des systèmes de sécurité installés dans la salle des coffres. Il en parle avec des malfrats corses rencontrés par l’intermédiaire de l’un de ses amis, Georges - celui-là même qui va le balancer pour toucher la récompense promise par la banque. Lui et ses deux complices devaient récupérer la moitié du butin du casse, soit 15 millions de francs suisses. Mais ils n’en verront jamais la couleur. « J’avais trop confiance, a-t-il raconté dans une interview accordée à la TSR. Mais on a tous été lésés. »</p><h2>« C’étaient des gens redoutables, dangereux »</h2><p>Bien que floués, Michel Ferrari et ses deux complices, qui nient les faits, comparaissent en mai 1992 devant la cour d’assises de Genève. Tous les trois sont condamnés à sept ans et demi de prison. Sébastien, le gardien de l’UBS, est finalement acquitté au bénéfice du doute quatre ans plus tard, lors du procès en appel.</p><p>Pendant ce temps-là, les enquêteurs tentent de remonter jusqu’aux Corses qui ont réalisé le cambriolage. Il s’agit de bandits chevronnés, membres du gang de la Brise de mer. « Il s’agit de la formation du banditisme la plus performante des années 1980 jusqu’aux années 2000-2010 », explique à <em>20 Minutes</em> le journaliste Brendan Kemmet, spécialiste du banditisme et coauteur du livre <em>Richard Casanova, vie et mort du dernier parrain corse </em>*.</p><p>Le groupe a pris le nom d’un bar situé sur le vieux port de Bastia et ouvert par Antoine Castelli, un malfrat « qui a fait ses classes dans le milieu parisien des années 1960 ». Il lui servait de « zone de repli ». « Il y a eu deux générations : d’abord celle de Francis Santucci, qui a été le leader de cette équipe. Et celle des jeunes, <a href="https://www.20minutes.fr/justice/2640367-20191031-gang-brise-mer-richard-casanova-tres-discret-parrain-corse-devenu-victime-designee">Richard Casanova</a>, Dominique Rutily, les <a href="https://www.20minutes.fr/justice/3319235-20220701-corse-dix-douze-ans-prison-freres-guazzelli-heritiers-brise-mer">frères Guazzelli</a>… Ils ont formé le noyau dur de la Brise de mer dans les années 1980 et 1990. C’étaient des gens redoutables, dangereux et un peu intrépides, qui ne reculaient devant rien. Ils se sont fait une réputation en liquidant des gens dans le milieu marseillais », souligne Brendan Kemmet.</p><h2>Des accusés tous acquittés</h2><p>A l’époque, le gang est connu pour avoir commis des dizaines de braquages de banques et d’attaques de fourgons blindés, un peu partout en France. Il fait aussi dans le racket et les règlements de comptes. « Il n’y a aucun doute que la Brise de mer est impliquée dans le casse de l’UBS », insiste Brendan Kemmet. Michel Ferrari communique aux policiers les noms des membres de cette organisation criminelle qui seraient, selon lui, les auteurs du casse. Il s’agit de Jacques et Joël Patacchini, André Benedetti dit « Le Chinois », et Alexandre Chevrière, le Marseillais du groupe. Il a même été pris en photo dans les rues de Genève avec deux d’entre eux.</p><p>Richard Casanova, l’un des piliers de la Brise de mer, serait le véritable « cerveau » de l’opération. « C’était un logisticien hors pair, quelqu’un qui préparait presque des braquages clé en main avec les voitures, les appartements de repli, les fausses identités », poursuit Brendan Kemmet. Les membres du gang auraient même effectué des repérages dans la banque deux mois avant le cambriolage. « Ça dure une heure au moins. Les Corses regardent tout ce qui se passe dans l’établissement, les coffres, les alarmes, tout ça », a raconté Michel Ferrari à la TSR.</p><p>Dans les années qui suivent le casse de l’UBS, les policiers interpellent un à un les malfaiteurs corses. Le procès de quatre d’entre eux, alors âgés de 48 ans à 67 ans, a lieu à Paris en 2004, quatorze ans après les faits. Le cas de Richard Casanova, alors en fuite, a été disjoint. A la surprise générale, tous sont acquittés. « L’enquête a traîné en longueur et était mal ficelée. Les braqueurs étaient grimés, il n’y a pas de témoins directs des faits. Il était donc difficile de savoir qui a véritablement fait quoi, ce qui a profité aux accusés. La justice n’a pas pu prouver qu’ils étaient sur place au moment du braquage », signale Brendan Kemmet.</p><p>Quelques jours après le procès, <a href="https://www.20minutes.fr/france/32087-20040616-france-brise-de-mer-guet-apens-pour-l-acquitte">Alexandre Chevrière se fait tirer dessus</a> devant la maison de son fils à Mimet, dans les Bouches-du-Rhône. Il succombe à ses blessures cinq ans plus tard. Quant à Richard Casano, il est assassiné le 23 avril 2008 à Porto-Vecchio.</p><h2>Un gang « un peu en perte de vitesse »</h2><p>Le butin du casse, lui, n’a jamais été retrouvé. Brendan Kemmet observe cependant qu’un « certain nombre d’entreprises commerciales importantes sont nées en Corse dans les années 1990, après le braquage de l’UBS ». « C’est assez troublant », souffle le journaliste, soulignant que la Brise de mer avait l’habitude d’investir « dans de multiples activités économiques sur l’île, dans la restauration ou l’hôtellerie ». Le groupe est désormais « un peu en perte de vitesse ». Mais il a marqué de son empreinte le banditisme hexagonal.</p><p><em>*« Richard Casanova, vie et mort du dernier parrain corse », de Brendan Kemmet et Stéphane Sellami, éditions Robert Laffont.</em></p>